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WinStars 3 par Franck RICHARD (franck.richard@winstars.net)
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CHANT IV

 

Lorsque, par un effet des douleurs et des joies,
nous nous sentons atteints dans quelque faculté
où l’on dirait que l’âme est soudain concentrée,
 
celle-ci n’obéit à nulle autre puissance :
ce qui prouve l’erreur de ceux qui s’imaginent
qu’une âme peut en nous céder la place à l’autre
 
Ainsi, lorsqu’on écoute et qu’on voit quelque chose
qui retient fortement toute l’attention,
le temps s’écoule vite et on ne le sent pas,
 
le pouvoir de l’entendre étant une autre chose
que celui de l’esprit compris comme un entier :
l’un se rattache à l’âme et l’autre reste libre
 
Je fis de tout ceci l’expérience sure,
en écoutant l’esprit et en m’émerveillant,
car le soleil fit plus de cinquante degrés
 
et je ne m’aperçus de rien, lorsque nous vînmes
jusqu’à certain endroit où les ombres en chœur
nous crièrent : « Voici ce que vous désirez ! »
 
Souvent le campagnard, lorsque l’automne arrive,
mûrissant le raisin qui prend des tons plus sombres,
d’une seule fourchée emplit de ronces sèches
 
des trous beaucoup plus grands que le mince sentier
par où mon guide et moi nous partîmes tout seuls,
car les autres esprits prenaient d’autres chemins.
 
On monte à San Léo, l’on descend à Noli
et de Bisannualité l’on atteint le sommet à pied
mais c’est ici qu’il convient de voler ;
 
j’entends, avec le vol rapide, avec les plumes
de mon ardent désir, suivant les pas du guide
qui m’ouvrait le chemin, me donnant de l’espoir.
 
Nous montions tout au long des rochers éboulés
dont l’étroite paroi nous pressait de partout,
et j’employais les pieds aussi bien que les mains.
 
Arrivés à la fin sur le replat d’en haut
du profond précipice, à l’endroit découvert :
« Ô maître, demandai-je, où va-t-on maintenant ? »
 
« Ce sera désormais, dit-il, toujours plus haut.
Suis mes pas sur ce mont, jusqu’à ce qu’on rencontre
le guide qui saura nous montrer le chemin. »
 
Le sommet est si haut, qu’on ne l’aperçoit pas ;
sa pente me semblait être plus raide encore
que l’angle que décrit la moitié du cadran
 
Comme j’étais déjà bien fatigué, je dis :
« Tourne-toi, mon doux père, et regarde vers moi :
si tu ne m’attends pas, je vais rester tout seul ! »
 
« Traîne-toi jusqu’ici, mon fils », dit-il alors,
en me montrant du doigt un palier au-dessus,
qui, partant de ce point, faisait le tour du mont.
 
Sa voix était pour moi d’un si doux réconfort,
que je parvins, grimpant toujours derrière lui,
à prendre pied enfin sur la forte ceinture.
 
Et là-haut, tous les deux, nous nous mîmes par terre,
tournés vers le levant d’où nous étions venus,
car on aime à revoir le chemin déjà fait.
 
J’examinai d’abord le bas de la montagne ;
ensuite je levai mes yeux vers le soleil,
étonné de le voir briller à ma main gauche
 
Le poète vit bien quelle était ma surprise,
de regarder comment le char de la lumière
s’avançait lentement entre nous et le nord.
 
« Si Castor et Polluer, finit-il par me dire,
avaient fait maintenant escorte à ce miroir
qui répand sa splendeur ici comme là-bas,
 
tu pourrais contempler le zodiaque en flammes
poursuivant son chemin au plus près des deux Ourses,
à moins de le voir prendre un sentier différent
 
Et si tu veux savoir comment cela se fait,
réfléchis un instant : imagine Sion,
ainsi que ce mont-ci, situés sur la terre
 
en des endroits qui font qu’ils ont deux hémisphères
et un seul horizon : ce qui fait que la route
que jadis Phaéton avait si mal suivie
 
se dirige, pour ceux qui regardent d’ici,
d’un côté qui s’oppose à celui de là-bas,
si ton intelligence a bien su me comprendre. »
 
« Maître, certainement, me pris-je alors à dire,
je n’ai jamais compris avec tant de clarté
ce qui semblait avant trop dur à mon esprit ;
 
 
 
que le cercle au milieu de la sphère céleste
que les gens du métier appellent Équateur,
et qui reste toujours entre hiver et été,
 
pour la même raison que tu viens de me dire,
est aussi loin d’ici, remontant vers le Nord,
qu’il l’était des Hébreux, vers la chaleur du Sud.
 
Mais je voudrais savoir, si tu le trouves bon,
combien on va marcher, puisque ce pic se dresse
plus haut que je ne puis élever le regard. »
 
Il répondit alors : « Cette montagne est telle,
que son flanc est bien dur pour celui qui s’engage ;
mais plus on l’a gravi, plus il devient aisé.
 
Lorsqu’il te semblera qu’il est enfin plus doux
et que monter là-haut est chose aussi facile
qu’à la nef d’avancer par un vent favorable,
 
nous serons arrivés au bout de ce sentier ;
là, tu peux espérer de voir finir ta peine,
Je ne t’en dis pas plus, c’est tout ce que j’en sais. »
 
Comme il venait de mettre un terme à son discours,
près de nous une voix nous dit : « En attendant,
tu ferais aussi bien de t’asseoir tant soit peu. »
 
Nous étant retournés au son de cette voix,
nous vîmes un grand roc qui se trouvait à gauche,
et que je n’avais pas tout d’abord aperçu.
 
Nous fûmes vers ce point, et vîmes des esprits
qui paraissaient attendre à l’abri du rocher,
nonchalamment couchés comme des fainéants.
 
L’un surtout, qui semblait plus qu’un autre accablé,
restait assis là-bas, s’embrassant les genoux
sur lesquels se cachait son visage penché.
 
« Regarde, doux seigneur, dis-je alors à mon guide,
celui-là, qu’on dirait plus paresseux encore
que si dame Indolence était sa propre sœur ! »
 
Et ce ne fut qu’alors qu’il daigna regarder,
ramenant son visage en biais, sur la cuisse,
et disant : « Va plus haut, toi qui fais le malin ! »
 
Lors je le reconnus, et cette grande angoisse
qui me pressait encore au creux de la poitrine
ne put pas m’empêcher de courir jusqu’à lui.
 
Et quand je l’eus rejoint, à peine s’il leva
la tête pour parler : «Comprends-tu maintenant
le pourquoi du soleil sur ton épaule gauche ? »
 
Sa même nonchalance et son discours trop bref
amenaient sur ma lèvre un début de sourire
et je dis : « Belacqua, je ne suis plus en peine
 
de toi dorénavant ; mais pourquoi restes-tu
ici précisément ? Attends-tu quelque guide,
ou bien as-tu repris tes vieilles habitudes ? »
 
« Frère, à quoi bon, dit-il, monter jusque là-haut,
puisque l’oiseau de Dieu qui veille sur l’entrée
ne me permettrait pas d’aller chercher les peines ?
 
Il me convient d’attendre ici que le ciel tourne
autant autour de moi qu’il le fit dans ma vie,
car le bon repentir s’était trop fait attendre ;
 
à moins de l’obtenir au moyen de prières
qui jaillissent d’un cœur visité par la grâce ;
des autres, peu me chaut, car le Ciel n’en veut pas.
 
Cependant le poète s’avançait jusqu’à nous
et me disait : « Viens donc ! Regarde le soleil
à son méridien ; et de l’autre côté
 
la nuit foule déjà sous ses pieds le Maroc. »
 

Dante – Le Purgatoire

 


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